Sembène Ousmane est un cinéaste unique, qui demeure en écho avec des imaginaires qui excèdent les frontières du Sénégal et de l’Afrique. Sous le prisme du cinéma comparé, il a créé une œuvre qui lui est propre tout en se nourrissant de films aussi divers que ceux du cinéma néoréaliste (Italie), la Nouvelle Vague (France), le cinéma nôvo (Brésil) ou le Kino Pravda (Russie).

Avec quatre romans / recueils de nouvelles (dont Le Docker noir, ou Les Bouts de bois de Dieu), il entame, en 1960, un voyage sur le continent (Mali, Guinée, Congo où il rencontre Patrice Lumumba). Écrivain reconnu, il estime finalement nécessaire de passer au cinéma, afin de toucher un large public qui n’a pas la possibilité de le lire (l’instruction était très limitée sous la colonisation).

Sa pugnacité sera son meilleur atout tout au long de sa vie. Il produit lui-même ses films et les distribue. Jusqu’à quelques encablures de sa mort, il parcourait les pistes de latérite de l’Afrique rurale, avec ses bobines sous le bras pour les projeter et surtout rencontrer les spectateurs. L’histoire lointaine et récente marque toute son œuvre. Son premier film (un documentaire jamais projeté) porte sur l’empire songhaï. Borom Sarret (1962, court métrage fiction) pose un regard sans concession sur la trahison des élites et présente la femme comme ultime rempart de l’humanité : la princesse Dior tuera l’extrémiste religieux qui a voulu mettre au pas son peuple dans Ceddo, (1974). Héroïne de Moolaadé (2004), Collé Ardo Sy accorde l’asile aux fillettes menacées d’excision et tient tête aux mâles obtus. Il n’aura de cesse de prendre résolument partie pour les femmes, en leur donnant des rôles forts.

Ancien soldat dans l’armée française pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il met quasi systématiquement un militaire ou guerrier dans ses films. Tel Alfred Hitchcock, il figure dans tous ses films, soit en voix over (Borom Sarret) ou acteur (La Noire de…, Ceddo, etc…) ; exception faite de Moolaadé où son apparition en chasseur dogon a provoqué tellement de rires de la part des autres acteurs (qu’il n’avait pas averti) qu’il a effacé cette scène du montage, confie Clarence Delgado, son fidèle assistant-réalisateur.

Au-delà du réalisateur, il y a aussi le scénariste solitaire qui est à sa table 8h par jour pour écrire ses histoires. Ses personnages sont très construits, ils évoluent au fil de l’action pour se confronter à de nouvelles réalités qui les font mûrir et qui nous font réfléchir.

Par son œuvre, Sembène nous rappelle que le vivre ensemble nécessite des règles qui, parfois, doivent être forcément remises en cause. À l’exemple du théâtre Kotéba, la fin n’est pas forcément donnée aux spectateurs qui deviennent part du récit en ayant la latitude de déduire à leur niveau individuel la chute. Ainsi, dans Borom Sarret, certains estiment que dans la scène finale la femme du charretier sort se prostituer sous le voile de la nuit qui s’installe, alors que d’autres pensent qu’elle va quérir de l’aide.

Hormis l’arabe, aucune langue africaine n’était utilisée dans le cinéma, sinon sous forme de dialogues incompréhensibles (presque jamais traduits ou sous-titrés). Le Mandat (Mandabi) apparaît comme un double coup de force ; d’abord en utilisant le wolof et en faisant un double film : les acteurs (bilingues) jouaient une scène à la fois en français et en langue wolove. Le scénario était identique certes, néanmoins il faut bien considérer les deux films comme jumeaux, doubles. Il a ouvert la voie du possible à de nombreux autres qui se citent comme la référence absolue. Dans la première génération, il y a le cinéaste et acteur Mauritanien Med Hondo qui estime en 1974 (Rencontres internationales pour un nouveau cinéma - Montréal, Canada -) que pour lui, Ousmane Sembène est « le cinéaste africain le plus important ». Auteur du premier long métrage rwandais à sortir des frontières de Kigali, le réalisateur et scénariste Kivu Ruhorahoza a révélé en 2013, à Bayreuth (Allemagne) l’émulation provoquée par l’œuvre de l’Aîné des Anciens (surnom de Sembène).

Avant qu’il soit élevé au rang de légende, Sembène a écrit la sienne, parfois en la déformant.

Ainsi, s’il se présente comme autodidacte, il faut se remettre dans le contexte colonial pour se rappeler que le niveau le plus commun était les études primaires (auxquelles il eu droit, même s’il

n’a pu passer l’examen final).Récemment, Samba Gadjigo et Jason Silverman lui ont consacré un merveilleux film portrait dont la plus grande force est de susciter une envie : courir (re)voir les films de Sembène. C’est à quoi nous convie Gorée Cinéma en 2017, dix ans après sa mort.